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May 13 La clé sous la porte
Voilà deux articles d'affilée que je dois supprimer, parce qu'on me le demande poliment et que je ne peux pas refuser. Si je dois, à chaque fois que j'écris par ici, me demander quelles seront les réactions de toutes les personnes visées directement ou indirectement par mes articles, ou mieux encore, de toutes les personnes que je ne connais pas encore et qui pourraient un jour tomber sur mon blog (mon boss, mon mari, mes enfants pourquoi pas), je préfère ne plus écrire. Ne plus écrire pour ne plus provoquer de clashs entre Truc et l'ex de Truc, de coups de fil gênés de Machin, de larmes aussi. Je n'ai pas envie que ce journal se transforme en une jolie suite d'articles consensuels et impersonnels. Des exercices de style bien appliqués qui plaisent à tout le monde, j'en ai déjà fait pas mal par ici, et ça me fatigue. Donc autant arrêter là. April 24 De la vanité du clivage gauche / droite.Dans la grosse enveloppe brune des programmes, il y avait deux fois celui de Buffet, et pas celui de Bayrou. Je refusais d'y voir un signe. Bien mal m'en prit.
18,55%.
19% des voix des 18-24 ans, et 23% des 25-34 ans: l'électorat de Bayrou est jeune. Comme beaucoup de gens de mon âge, je ne me retrouve pas dans le clivage droite/gauche. J'en ai ma claque, de ce vieux clivage, de cette frontière entre deux mondes, avec un bon paquet de clichés de chaque côté. Belle lurette que les catégories populaires ne votent plus à gauche, et les catégories aisées à droite. Belle lurette que le vote de classe est mort et enterré. Les ouvriers ne sont plus cocos: dimanche, ils étaient 24% à voter Le Pen, 20% Sarkozy, et 20 % Royal. Ca me paraît tellement dérisoire, obsolète, de dire aujourd'hui, "je suis de droite", ou "je suis de gauche". Suffit de voir à quel point les campagnes font place à la personnalisation des candidats, celui qui fait un footing tous les jours, celle qui swingue avec Jamel, pour constater que la vie politique en France a changé. On vote de moins en moins pour un parti politique en particulier, et de plus en plus pour une personnalité. Une vie politique à l'américaine, alors? Ouais, c'est ça, peut-être.
Tiens, c'est curieux, j'ai vu ça dans le Monde aujourd'hui: pour le 2nd tour, 83 % des électeurs de Jean-Marie Le Pen disent vouloir donner leur voix à Nicolas Sarkozy, contre 17 % à Ségolène Royal. Ca veut dire que près d'une personne sur cinq est prête à voter socialiste au 2nd tour après avoir voté Le Pen deux semaines avant? Et on nous parle du clivage droite-gauche?
CQFD.
Dans l'immédiat, je ne sais pas ce que je voterai au 2nd tour. C'est contrariant.
[Touch & Go - Would you...?] April 21 Stop all the clocks, cut off the telephoneCharles-Edouard est mort: accident de voiture
Marie en état de choc
La maman de xxx est à l'hôpital: hépatite
Les médecins ont découvert à xxx un truc au coeur en plus de la boule noire au foie et de ses concours dans quelques jours
J mâle et J femelle filent le parfait amour
Je renonce au ménage à trois
D., 32 ans, charmant divorcé, s'intéresse à outrance à ma lovely S., 20 ans,
Au moins aussi charmante mais loin d'être divorcée
Et ce texto à 14h20: "Sommes à Vintimille jour de marché soleil bonheur bisous papa et maman"
Quelle musique choisir dans mon Itunes? April 18 Le bal des débutantesD'abord, il y a le talon. Un talon fin, une pointe de rien, qui vous toise comme un nez retroussé à la Nicole Kidman, et vous dit, Essaie un peu pour voir, petite. Alors on l'affronte, on grimpe, on s'envoie au septième ciel de l'élégance. Puis on prend de l'assurance comme d'autres jouent leur va-tout, une, deux, une, deux. C'est pile quand on croyait l'avoir dans la peau, ce génie pour marcher sur échasses, que le talon, naturellement, se défile. La faute au pavé qu'on avait mal négocié, à la bordure de trottoir qu'on a loupée. Toujours est-il que l'effet est là, une molle flageollance du mollet, la cheville qui perd les rênes, oh ça a duré un quart de seconde pas plus, mais assez pour que le passant d'en face se rengorge dans le narquois en jaugeant le mollet fautif. Façon de te renvoyer fissa dans ta catégorie, poids plume des escarpins, comme quand on te disait, Le petit bassin c'est par là, petite. Et mets bien ton bonnet!
Après, il y a le Dim Up. On a bien fait attention en l'enfilant, le matin, on a pris ses ongles à rebrousse poil, on a retroussé la chose pour la glisser tout le long de la gambette, sans anicroche. Le Dim Up arrivé à mi-cuisse, on ajoute le slim par dessus, puis last but not least, les escarpins pour parfaire le portrait. Le Dim Up est un tout frais entamé du matin, pas encore égratigné, 5,75 euros de voile satiné parfaitement répartis sur les deux jambes, de quoi faire rêver les jeunes filles. Il est encore impeccable quand, après une demi-heure de randonnée intrépide dans Saint-Germain, on arrive en amphi. C'est maman qui pourrait être fière. Mais c'est justement lorsque l'on se croit à l'abri du danger, bien arrimé à sa chaise, parfaitement stable, parfaitement droit, que tout fout l'camp. On ne l'avait pas prévu, celui-là, le coup du talon qui se fait cutter de cuisine quand on croise les jambes. Oh la belle échelle, regarde, tout en longueur, dix centimètres au moins, et joliment tracée avec ça. Reste à te coltiner le chef d'oeuvre jusqu'au soir, là, au creux du pied, bien fidèle surtout.
Et toi, toi petite, serrant rageusement ton Darel dans la main droite, t'auras plus qu'à faire profil bas dans les rues où ce matin encore, tu te pavanais gaiement, pimprenelle du Dim Up et ceinture noire de la course en escarpins. Ravale ton aigreur ma fille, ou c'est le mascara qui va couler.
[Louis Armstrong - As time goes by.] April 14 Ode au Coeur de ChèvreIl y a les cadavres retrouvés le long des fossés, il y a les footballeurs qui ont trop bu, il y a les images d'otages aux traits tirés. Il y a les attentats suicides près de la gare routière, il y a les défilés de sans-papiers, il y a ceux qui redoutent de nouvelles attaques. Ce matin, je râtissais soigneusement ma tranche de pain complet de miel, pâte molle et nonchalante, jusqu'à la croûte voilà, faut pas que ça déborde surtout, saloperie de chose qui ne veut pas se cantonner à son territoire, et les trottoirs abruti c'est fait pour les chiens?
Ce matin donc, absorbée par mon étalage consciencieux, j'ai décompté les morts (Kerbala, au moins trente; Saint-Herblain, un; Afghanistan, deux potentiels), et j'ai pensé que le monde était dur. Dur, dangereux, et pas fait pour les choupinettes. La lucidité éclipsée, j'ai pris un grand verre de lait pour me requinquer le palpitant, quelques centilitres de demi-écrémé Matin Léger pour me redorer le sourire béat et affronter la vie.
Au milieu de ça, toutefois, il y a des vérités éternelles qui rassurent: dans le Coeur de Chèvre, pâte molle et lait cru, tout se mange. Trois minutes pour cuire un oeuf à la coque. Une femme ne se sert pas d'alcool à table. On ne met pas des pois avec des rayures. 7 euros la Bloody Mary à l'Irish Corner, et 2 euros le kir cassis. C'est ce que je me répéterai, désormais, mantras thérapeutiques pour me refouler l'angoisse, idiote d'agitée du bocal, vaine et soubresautante. Mon angoisse est un yorkshire.
[Nina Simone - Sinnerman.] March 29 Le dernier voyage que j'ai fait avec ma femme.Budapest.
Budapest, il m'a dit, "...c'est le dernier voyage que j'ai fait avec ma femme". Silence. Il a ajouté "On a divorcé juste après". Re-silence. Je me suis sentie l'âme un peu ballante, debout face à lui, à capuchonner et recapuchonner mon plume. J'ai louché sur le tableau blanc, l'écran du PC sur le bureau, avec Sciences Po en fond d'écran. L'idéal aurait été d'enchaîner sur l'originalité de l'architecture magyare, ou par quelque mot d'esprit sur le Trianon, une jactance dans ce goût-là. Mais j'étais d'humeur Twin Tower, vacillante et silencieuse, accuse le coup et tais-toi, banane.
Budapest, j'y pars sans personne avec qui divorcer, toujours ça de pris. J'ai bien dit à J. de venir, mais il a dit nan, t'es folle, et il a ri, ce mufle. On ne se verra pas pendant un an, et J. s'en fout. J. ira voir ailleurs, sans doute. J'ai ruminé ça pendant quelques paires de jours avant d'aller me planter devant lui version fille chiante, fille chiante qui fait la liste de tout ce qui ne va pas chez lui, en fixant une couette roulée en boule. J'ai failli ajouter "...et puis tu passes toujours devant moi quand il y a un seuil à franchir, c'est pas C. qui ferait ça", mais je me suis retenue à temps, histoire de garder C. en dehors de tout ça, et de ne pas virer muflesse à mon tour. Muflesse aigrie, ouais, c'est un peu ce que je deviens. L'air de Paris probablement.
[Pink Floyd. Comfortably Numb.] March 19 Ce Grand Méchant Vous.Vieux con. C'est ce que j'ai pensé aussitôt en le voyant approcher, rue de Médicis. Il était 9h55, normalement c'est pas leur heure, pourtant. Vieux con matinal, mais vieux con. Vieux con qui me dégaine son sourire libidineux. Il a vu que je l'avais vu, trop tard pour changer de trottoir, va falloir l'affronter, l'enfoiré. Alors je fais ce que je fais tous les jours en cas de vieux con: je baisse les yeux. Docilement, je baisse les yeux. Normalement ça les calme un bon coup, ils me sortent un "bonsoir" doucereux, et ça tourne court.
Là c'était un tordu, un vrai de vrai. Cinquante piges, peau grêlée, bonne graisse de riche. Alors que je baisse les yeux, tu parles, ça l'a rendu tout chose. Vieux con. Le trottoir est large, enfoiré, pourquoi tu te sens obligé de t'approcher de moi comme ça?
Sa main. Il a sorti sa main de sa poche, et je l'ai vue, sa main, sa grosse main de propriétaire, se poser sur le haut de ma cuisse, là, et se glisser, sa grosse main de propriétaire, se glisser jusque -
Il portait une alliance à l'annulaire.
Vieux con.
[Antonio Pinto e Ed Cortes - No Caminho do bem.] March 18 With All Due Respect.Il est arrivé, mercredi soir, il m'a dit "Viens, on va voir un concert, j'ai ton ticket", j'ai dit oui. Après, il a réservé le restaurant à Rivoli, on est arrivés, y avait la queue, il a dit "Nous avons une table, pour deux", et dans un froissement de nappes blanches et de mousseline, on a traversé la salle, lumières tamisées, valses de Noix de Saint-Jacques poêlées, vagues odeurs d'élégances féminines.
Notre table. "Je t'invite". Succession d'assiettes, de verres, d'alcools, de mises en bouches et d'émincés. "C'est parfait". Trois syllabes qui trébuchent de mes lèvres, chuchotées presque, pour ne pas heurter la délicatesse du dos de cabillaud poché. Il parle, me laisse parler. Parfois je m'arrête au milieu d'une phrase, parce que ce n'est pas ce qu'il faudrait dire, ce qu'il faudrait penser. Alors je le regarde, puis je comprends qu'il s'en fout, de ce qu'il faudrait dire ou penser, et je termine ma phrase. Je lui prends une cigarette, normalement ça me débecte de fumer en public, mais là j'ai envie d'une cigarette, alors je la prends.
Tout est tellement plus simple, là. Il suffit de dire "Viens, on va voir un concert, j'ai ton ticket". Il suffit de dire à la serveuse, "Ce vin me plaît". Il suffit de dire "J'ai envie de". Tout va de soi, se déroule logiquement, sans heurts, sans gêne. Sans cette sale ambiguïté, sans ces histoires dégueulasses de désir et de mains baladeuses.
J'ai fumé le calumet de la paix avec le genre masculin. Il était temps, vieille grognasse.
[The Shins - New Slang.] March 17 "Oh, l'ENA, personne ne le dit, mais tout le monde y pense...!""Qu'est-ce qui est cool? Ici, il faut faire attention. Le cool n'est pas le contraire du distingué; le contraire du distingué, c'est le commun, le vulgaire, qui peut aller jusqu'au débraillé. Le débraillé manifeste seulement l'absence, ou éventuellement le rejet, des formes élémentaires du vêtement et du geste. Le cool manifeste la présence immédiate de l'humanité commune par-delà les formes, de l'humanité qui n'a pas besoin de formes pour être. La chemise qui sort du pantalon, c'est débraillé. La chemise sans cravate, dont le col ouvert, libre du noeud cruel, symbolise si bien la liberté de la nature, la chemise sans cravate, c'est cool."
[Cours familier de philosophie politique, Pierre Manent.]
Tu as mon âge, prénom de conquérant, belle veste, pantalon de flanelle lisse et duveteuse, pas de cravate. Chaussettes mi-soie mi-coton. Mocassins en cuir. Chemise à carreaux bleu / blanc, rentrée dans le pantalon. Cool, pas débraillé.
Assis à côté de moi en conf', sourire bright & smart, tu t'ennuies avec classe et conviction. Sors ton dernier numéro du "Parlons-en", 'le mensuel de l'UMP à Sciences Po'. Dernière page, celle des mots croisés. François n'aime pas les riches, pourtant il le paie. Trois lettres. Tu écris "ISF". La réalité socialiste, trois lettres, ça commence par un "N". Tu sèches. Lève les yeux sur le Powerpoint, on en est au huitième slide sur le plan stratégique de l'entreprise. Ouais. Tu repiques du nez. La réalité socialiste: "non"?
Tu veux l'ENA, où est le problème, "Oh, personne ne le dit, mais tout le monde y pense...!".
Moi aussi, j'y ai pensé, à l'ENA. J'avais même établi mon plan SWOT, d'après Boston Consulting Groups, on l'a vu en Vie de l'Entreprise, pour voir quelles étaient mes chances.
Le T du Threats a fini par peser plus lourd que tout le reste. L'as-tu lu, toi, ce paragraphe minuscule où il est dit que "La note finale obtenue donne lieu à un classement de sortie. Les élèves choisissent, par primauté selon leur rang, le corps dans lequel ils exercent leurs fonctions; et pour ceux qui choisissent le corps des administrateurs civils, le ministère où ils exercent"...? L'as-tu lu, toi qui dis vouloir l'ENA?
Je m'enverrai au zénith ailleurs, for sure. Et la chemise en dehors du pantalon, soyons fous.
[Serge Gainsbourg - Sensuelle et sans suite.] March 13 Aigrie, dodo, flapie.Dès le départ, je me suis dit, non, là aujourd'hui, non. Je me suis levée du pied gauche, quoi. En fait je ne me suis même pas levée du tout, la faute à mon réveil qui m'a claqué entre les doigts, cette nuit, à 5h13, c'est les aiguilles qui le disent. Donc j'ai ouvert les yeux, j'ai vu 5h13, je me suis dit, sapristi, il est où le lézard, à quoi ça rime, 5h13, un ciel bleu et des mouettes rieuses sur le toit du lycée, en face? Peut-être qu'il n'était pas 5h13 alors. Peut-être qu'il était quelque chose comme 10h53, que c'était mon micro-ondes qui me déversait ça à la face, tiens, ma fille, 10h53, qu'est-ce tu fous là, dis, et ta conf' d'Intellectual Property, hein, à 10h15 que c'était, nan? Minable, va. Et pour la première fois depuis janvier, j'ai maudit ces comprimés blancs qui me font passer de si bonnes nuits.
Me suis levée, rabattu mon clic-clac, un verre de lait et un yaourt brassé nature, du blanc, envie de blanc, du neuf, c'est ça, ouais. Puis je me suis souvenue que j'avais un exposé d'éco, que je passais à 17h, et que je n'étais pas plus avancée que la veille. Un semblant de doc' éparse, des graphiques face auxquels je me disais where's the point, un fichier Word à peine entamé. "Faut-il euthanasier les rentiers?", gras souligné encadré centré, Times 12, interligne 1.5. Aucune faute de goût. Aucune faute tout court: le document est vierge.
J'ai fermé les rideaux, j'ai rassemblé tous mes livres, mes quatres misérables livres d'éco, Stiglitz, Galbraith, Peyrelevade, Betbèze, et leur titre affriolant. J'ai même éteint mon portable, lui qui reste toujours allumé même la nuit des fois que. Des fois que quoi? J'en sais rien -des fois que. Mort d'un proche, appel au secours d'un ami, stage de mes rêves à New York. Des fois que. Toujours être joignable, on t'apprend ça aussi, à Sciences Po.
J'ai fini par accoucher d'une chose, une chose qui ne rentrait pas dans les 10 minutes imposées même en tassant bien, une chose qui ne rentrait pas non plus dans le cadre deux parties / deux sous-parties, une chose qui enfin ressemblait à tout, sauf à un exposé d'éco. Ou alors, de l'éco délavée dans de la littérature et de la socio. J'aimais bien ma chose, elle était intéressante, ma chose, un peu fouillis, mais en Times 12 interligne 1.5, ça passe.
Ca n'est pas passé. La première partie, à la rigueur, de l'éco pure et dure, Keynes et tout le tralala. Mais après... Proust, non. Les '200 familles' et le Front Populaire, non plus. Galbraith, à côté de la plaque. Non, non, et non.
Et shit.
Je suis allée en Vie de l'entreprise en mâchant mon aigreur, là, bien noire et bien dure. J'ai du charbon qui me démange le bidon, et c'est pas la monographie de Michelin qui va me remettre les idées en place. La fille qui fait sa revue de presse a la voix des Miss BFM du matin, aigüe, posée, rapide. Airbus a enregistré des pertes historiques pour 2006, avec moins 1,5 milliard d'euros au compteur... Et si je n'avais pas parlé de Proust, c'est ça qui l'a fait sourciller, Proust, si je n'avais rien dit, peut-être que...? Une fin d'exercice difficile pour Dell... Il n'avait pas l'air d'accrocher non plus avec Galbraith, remarque, ouais, c'est ça, c'est Galbraith qui a signé ma mort. Des résultats record pour Suez, avec 3,6 milliards d'euros de bénéfices nets pour 2006... De toute façon je n'avais rien compris au concept de rente, c'est peut-être ça aussi, le vrai couac. L'ensemble du système bancaire anglais a quant à lui engrangé plus de 60 milliards d'euros de profit sur l'année 2006...
Et moi dans tout ça? Moi niet, je suis le passager clandestin du monde moderne, à profiter de tout sans jamais payer ma quote-part. Un jour on va me repérer, pas possible. Un jour les masques tomberont, et on me mettra au pilon, comme un mauvais livre après les fêtes.
I hate Mondays.
[The Who - Pinball Wizard.] February 27 Désolée, j'suis pressée.A la Une de son journal, c'est écrit SOLITUDE, comme ça, en lettres capitales. Il te le tend, te le met sous le nez, tiens prends ça, un grand coup de SOLITUDE, que c'est marqué. Désolée, j'suis pressée.
Dans mes bons jours, je lâche un sourire mi-bienveillant mi-hypocrite, avant de détourner le visage, et de hâter le pas. Mes bottes en cuir font pataclop pataclop sur le trottoir, et je n'entends plus que ça. Le "...s'il vous plaît madame", mon pataclop pataclop qui s'accélère, et résonne sur tout le boulevard, par-delà les klaxons et les vrombissements de scooters. Puis ce sentiment de malaise qui monte, sur quelques mètres. Et ça passe, comme tout le reste.
Quelquefois, quand même moi je me mets à claquer des dents sous mes pulls en cachemire, je fais un détour par le Monoprix de la Rue de Rennes, j'achète un jus d'oranges pressées et un petit pain au chocolat, je demande à la boulangère de le réchauffer, et j'apporte le tout à 173 Boulevard Saint-Germain. 173 Boulevard Saint-Germain, il a choisi sa place, en plein milieu du trottoir, entre le Sonia Rykiel et l'antiquaire de luxe, on ne voit plus que lui. Il a faim, c'est écrit sur son carton. 173 Boulevard Saint-Germain a faim, il ne dit rien d'autre, son carton ne dit rien d'autre, et c'est à peine un marmonnement de merci que j'ai quand je livre son repas à son non-domicile. Mais ce visage, bon sang. Toute la misère du monde sur un visage.
Le plus souvent, je passe devant lui et je n'ai rien à lui donner, même pas une pièce, puis pas le temps de passer par Monop', trois minutes à pied, pas le temps, vraiment. Après tout, fait pas si froid, aujourd'hui, regarde, Béa a sorti son bichon frisé sans même lui mettre sa p'tite laine. Sourire hypocrite et désolé. Puis la gêne l'emporte, et je finis pas trouver vachement intéressante la vue du clocher de l'église, là-bas, au loin. C'est ça, ouais, là-haut, t'as vu? Dingue, hein?
Je sais bien que je l'oublierai au printemps, pourtant. 173 boulevard Saint-Germain aura sans doute toujours aussi faim, ce sera encore écrit sur son carton, et moi je passerai devant, dans un froufrou de jupes et de soie, frivole comme un nuage de lait dans une tasse de thé Mariage. C'est pas de bol -on ne fait plus la une des journaux, au printemps, quand on est SDF.
[Pulp - Mile End.] February 24 Choose your future. Choose life.Choose life. Choose a job. Choose a career. Choose a family.
Ma vie à moi, elle est presque toute tracée. J'ai renoncé au master de mes rêves, management de la culture et des médias, ils avaient raison, "ça mène à rien". A Sciences Po, ils appellent ça le master chômage, et ils rient de leur trouvaille. Les Affaires publiques, chemise rayée et cravate bleue UMP, ils les regardent de travers, un peu. Des artistes!
Choose a fucking big television, choose washing mashines, cars, compact disc players, and electrical tin openers. Choose good health, low cholesterol and dental insurance. Choose fixed-interest mortgage repayments. Choose a starter home. Choose your friends.
Ma vie à moi, ce sera des lectures du Monde, des dîners d'affaires et des tailleurs bien repassés. Je m'ennuierai copieusement, mais je pourrai me payer le loft avec vue sur la Seine et la baby-sitter du samedi soir. Je serai divorcée, probablement. Plats Picard tout prêts au congélo, filets de Colin d'Alaska avec sa sauce aux herbes. Macarons au beurre salé pour le dessert, la petite aime bien. Et un Yaourt Sojasun pour moi.
Choose your future. Choose life.
Maintenant, quand j'envisage une relation éventuelle avec quelqu'un, je ne me demande plus "Est-ce qu'il me plaît?", mais "Qu'est-ce qu'il peut m'apporter, au juste?". Ca m'angoisse. Je suis sûre qu'un jour pourtant, je me la suis posée, cette question , "Est-ce qu'il me plaît?". Maintenant, au moins, c'est plus simple. Je fais des listes, j'aime bien faire des listes. Ce que lui m'apporte, ce que moi je lui apporte, deux colonnes bien tracées, une ligne horizontale au bas de la page, est-ce que tout le monde y trouve son compte? Est-ce qu'il m'apporte autant que moi je lui apporte? Est-ce que dans ces conditions ça peut être durable? Après, il y a les facteurs imprévisibles. Les impondérables qui chamboulent les colonnes avant même qu'on les voie débouler. Les adultères sont contrariants.
I chose not to choose life. I chose something else. And the reasons? There are no reasons.
Dernièrement, je suis allée à un de ces rendez-vous en portant exactement la même tenue que celle que je porte pour mes entretiens professionnels, au collier près. Je l'ai réalisé après coup. Ca m'a fait peur. Toujours cette situation de mise en examen, questions-réponses, et tes parents ils font quoi? Pas de faux pas. On se rappelle? On se rappelle.
So why did I do it? I could offer a million answers, all false. The truth is that I'm a bad person, but that's going to change, I'm going to change.
Peut-être que je suis en train de passer à côté de ma vie, que je devrais vivre dans mon corps de fille de 19 ans, vivre en m'enfilant des verres de Baileys, en fumant mes cigarillos à la fenêtre, en insultant les p'tits vieux dans la rue et en collant mes lèvres sur celles d'inconnus, en boîte. J'irais en cours le jour, je verrais un énième amour-de-ma-vie le soir, je le tromperais de temps en temps, un petit coup en passant, par-ci par-là, vite fait. Rien de bien méchant. On m'excuserait gentiment, mettant ça sur le compte de ma jeunesse et ma fougue. A son âge, il faut bien vivre. Mais peut-être aussi que ma vie actuelle me plaît, me plaît vraiment, je nage dans le pyjama de papa, et ça me va bien.
I'm cleaning up and I'm moving on, going straight and choosing life. I'm looking forward to it already. I'm going to be just like you: the job, the family, the fucking big television, the washing machine, the car, the compact disc and electrical tin opener, good health, low cholesterol, dental insurance, mortgage, starter home, leisurewear, luggage, three-piece suite, DIY, game shows, junk food, children, walks in the park, nine to five, good at golf, washing the car, choice of sweaters, family Christmas, indexed pension, tax exemption, clearing the gutters, getting by, looking ahead, to the day you die.
Cette semaine, je me suis acheté une chemise rayée et un slim. J'ai abattu de la sorte la dernière barrière qui me séparait de la fille Sciences Po type. J'ai son réseau Facebook, ses escarpins Repetto, son parfum Dior, ses soins du visage, son 24 heures, son slim et sa chemise rayée. Je suis pleinement de Sciences Po. Je suis tout ce que je rejetais en bloc il y a encore quelques mois.
Et c'est bon, genre putain de bon.
Choose your future. Choose life.
[Iggy Pop - Nightclubbing.] February 18 Tout doit disparaîtreDu noir sur vos yeux, du rouge sur vos lèvres, et vendez-vous. Faites oublier votre âge, surtout. Très bon CV, mais trop jeune, 19 ans vous dites? Arrangez-vous pour que ça ne se voie pas. Tailleur, talons, maquillage. Diction d'adulte, mots d'adulte.
Vends-toi.
Vous êtes trop spontanée, mademoiselle, trop sensible, on lit à travers vous comme dans un livre ouvert. Pas crédible, ça. Votre principal défaut, les difficultés que vous avez à respecter la hiérarchie? Mais vous êtes grillée, mademoiselle! Complètement grillée! Quand je vous demande votre principal défaut, répondez-moi que vous vous intéressez à beaucoup de choses, "trop peut-être". Ou dites-moi que vous êtes "trop perfectionniste", si vous préférez. Mais rien d'autre. Rien d'autre, vous comprenez?
Vends-toi.
Vous me regardez dans les yeux, tout le temps, c'est très bon, ça. Un beau regard. J'ai envie de vous montrer en exemple à tous les autres. Vous êtes mignonne, regardez votre évaluation, ils ont coché la case "séduisante", à l'unanimité. Profitez-en. Jouez-en. Séduisez-moi. Voilà. Souriez, oui. Bien, parfait. Faut savoir se vendre, comme on dit. Et la tenue, la tenue... Vous n'avez rien d'autre? Faites des efforts de ce côté-là, la prochaine fois. C'est pas comme si vous demandiez un job de créatif. Compris?
Vends-toi.
[Iggy Pop - Get the money.] [J'ai voulu écrire sur tout autre chose, j'ai pas réussi. Tant mieux. Et merci...] February 14 Chronique d'une réussite ordinaireT'es une bête à fric, l'appel du gain qui te démange, tes yeux qui crient dollar. Tu le flaires, le pistes, le déniches. Pas de pitié.
T'as réussi ta vie, CV rondelet, pompes noires cirées et BM assortie. Tu démarres en trombe au feu vert, RadioClassique à fond, tu plisses les yeux de bonheur. Wagner, sans doute. Ca te fait le même effet à chaque fois.
Ta coupe de cheveux -mi-longs, plaqués en arrière, quelques mèches récalcitrantes-, tu la trouves follement décadente. Tu dis ça, "follement décadente", quand Anne-So te murmure qu'elle t'aimait bien aussi, avec ta raie sur le côté et quelques centimètres de moins. Anne-So, c'est ta femme, tu l'as rencontrée dans ton école de commerce. Depuis, tu lui offres des roses deux fois l'an, pour son anniversaire et la Saint-Valentin. "Pour la plus belle d'entre elles...". Alors elle te pardonne pour tous ces soirs dans la semaine où tu n'es pas là, "...la réunion a duré plus longtemps que prévu, ils étaient intraitables, t'aurais dû voir ça, enfin n'en parlons plus, il reste quelque chose pour le dîner?". Elle te croit ou fait semblant, et te sert ton tofu aux herbes, avec les restes de la salade au soja du midi. Massage du cou pour te faire patienter. Tu penses qu'il y en a une autre qui te les fait mieux, les massages du cou. Mais Anne-So est si gentille.
Tu fumes ta Marlboro dans le salon, Anne-So déteste ça, c'est mauvais pour le petit. Tu n'utilises pas le cendrier. Anne-So a renoncé à te faire utiliser le cendrier. La cendre sur le tapis en tiges de bambou, ça part à l'aspirateur, Maria arrangera ça samedi.
Samedi justement, tu reçois tes amis du Club de bourse. Des qui te ressemble, même cravate bleue, même bruit du talon sur le parquet, même sourire plein de réussite et d'auto-satisfaction. Vous irez vous asseoir bruyamment sur le sofa, discuter chiffres pendant qu'Anne-So apportera le rosé. Pas mal du tout, les chiffres, Bertrand est très bon, là-dessus, il avait bien prévu son coup pour Vinci. Vous boirez à la santé de Bertrand. Vous boirez beaucoup, et longtemps. Anne-So aura fini par se coucher. A la fin tu iras pisser à la fenêtre du salon, avec un ou deux autres, et vous vous marrerez en visant les passants, en bas.
Une belle soirée. Follement décadente.
Anne-So dort quand tu la rejoins. Merde, quoi, jamais dispo quand t'as envie d'elle.
[The Pinker Tones - Sonido Total.] February 13 Est-ce ainsi que les hommes viventQuand je suis née, j'étais toute bleue, et j'ai manqué de m'étouffer, cause cordon ombilical mal fichu. Depuis cette entrée en fanfare dans le monde, j'essaie tant bien que mal de recouvrer ma dignité perdue. If any ideas, just call.
J'ai appris à manier la fourchette et le couteau, sous leurs yeux bienveillants, à une table bien dressée un jour d'automne à Saint-J., vue sur l'étang et les massifs de fleurs, plus chevreuils et sangliers à foison. Dévorée par l'ambition, j'ai voulu plus. J'ai organisé des courses de scarabées avec V., parcours de branches et torrents à traverser. Manque évident de persévérance de leur part. J'ai fini par me tourner vers mes pairs, déterminée à manager une équipe de cochons d'Inde. Cris de ralliement dans le jardin, mots doux à tous, récompenses aux plus braves des braves. Un jour, mon frère a marché sur ma favorite, mon amour de mère porteuse, oeil humble et vif, poil brillant. Mon amour de petit cadavre sur la pelouse de l'enclos. J'ai appris la vanité de toute existence animale; j'avais 10 ans et je suis devenue déléguée de classe. J'en ai 19 et je le suis encore.
Sans barbies ni boules de poils, désemparée, perdue, ne régnant plus sur rien, j'ai couru dans ses bras. Il a eu les cheveux blonds et bouclés et des yeux marrons. Puis d'autres yeux, d'autres cheveux. D'autres mains, d'autres maladresses, d'autres mots doux dans l'oreille. De ces mots-clichés qu'on avait lus dans les livres la veille, moi j'étais Lauren King, et je partais en voyage à Venise avec un Daniel improbable. Après Patrick Cauvin, j'ai attaqué Houellebecq, et j'ai arrêté de calquer ma vie sentimentale sur mes livres de chevet.
Je suis tombée amoureuse, on a parlé coloc', week-ends à Londres et vie à deux. Je suis allée rêver sur le site d'Eurostar, rubrique Offres spéciales. Finalement, il n'y a eu ni coloc', ni week-ends à Londres, ni vie à deux. Bientôt, il n'y a plus eu de "nous deux" du tout. Juste lui, et moi, et cette virgule au milieu.
Dans le Journal de Jules Renard: "Amitié: mariage de deux êtres qui ne peuvent pas coucher ensemble". Tu parles, Charles. Juste des mots durs, des rancoeurs, des reproches qu'on garde pour soi sur le quai du métro, sans se retourner. On n'a plus rien à se dire.
J'ai un peu changé, sûrement. D'autres ambitions, et les rêves d'enfants au vestiaire. Je me suis mise à aimer l'éco. A aimer Sciences Po. Quelquefois, le soir, je reconsidère même le master finance et strat'. Je serai dans les fusacs, loup parmi les loups. Je sortirai griffes et crocs. Toujours plus heureuse de quitter mon bureau à chaque fois un peu plus tard. Attendez, je vous demande quelles sont vos valeurs, et vous me répondez "l'écoute et le respect"? Dans un entretien où vous me dites que vous voulez travailler dans les fusacs? Mais je m'en fous, moi, de l'écoute et du respect! Ce que je veux entendre, quand je vous demande vos valeurs, c'est le travail! Le travail, point barre! Pas fait pour moi, la vie de famille, les couches-culottes, l'homme narcoleptique qui tirera la couette à lui et que je regarderai vaguement dormir, des dollars plein les yeux.
Puis la culture, ça s'vend pas, tout le monde sait ça.
[Simon and Garfunkel - The Sound of Silence.] February 08 C'était bienMardi à 17h38, J. d'O. m'a appelée. Je dormais, naturellement. Mais à 17h38, sous les effets conjugués de la chasse d'eau de mon voisin et des vibrations échevelées de mon portable, je me suis réveillée tout en foufelles, quelle heure est-il, quel jour sommes-nous, quel exam j'ai loupé? Mon portable s'acharnait à vibrer, j'ai décroché.
"Bérénice F. ...? J. d'O. à l'appareil! Je ne vous dérange pas?"
Jamais, mon amour. Tout entière à votre disposition. Vous disiez? Blablabla sur mon Concours. Il se souvient de mon papa, aussi. Et de ma grand-mère qui le chérit secrètement depuis quelques dizaines d'années. Il se souvient de moi, de mon prénom "qui éclaire toute la littérature". Il ne se souvient pas que je suis folle amoureuse de lui, parce qu'il a des yeux bleus, qu'il s'appelle Jean et que c'est délicieusement désuet, et qu'il est académicien. Oh Gosh, I'm so bloody blonde sometimes.
On raccroche sur un improbable "à bientôt". J'ai le sourire béat fermement accroché. Réalise que j'ai oublié de noter son numéro. Petite idiote. Me rendors aussi sec. Voilà.
[Iggy Pop- In the Death Car.] February 03 "J'aurai un manteau en tweed, une écharpe en cachemire et le Monde à la main"Et toi, ça te plaît, Sciences Po?
J'ai demandé ça à ma voisine en éco, jeudi. Strauss-Kahn parlait des taxes pigoviennes et des permis négociables, et du pourquoi du comment les permis négociables c'est tellement mieux, et tout d'un coup j'ai ressenti comme un grand moment de solitude. Alors je me suis tournée vers ma voisine, je lui ai demandé, et toi, ça te plaît, Sciences Po?, et elle m'a dit que ouais ouais, ça allait.
J'ai gardé mon retournement de l'existence pour moi et me suis replongée dans ma prise de notes. L'internalisation des externalités permet de rapprocher l'économie d'une allocation optimale des ressources... Pfiou. Hurray aux permis négociables.
Après j'ai eu mon entretien aux Deux Magots, pour le stage à Budapest. Rendez vous à 13h, devant l'entrée, "j'aurai un manteau en tweed, une écharpe en cachemire et le Monde à la main", soit le portrait d'à peu près un homme sur deux à Saint-Germain. Je finis par trouver le mien, on rentre, il prend une salade périgourdine, moi une tomates-mozzarella-basilic, c'est lui qui offre. Il me scrute dans ma façon de boire un verre d'eau, de découper mes tomates, de manier la fourchette et de parler projets professionnels en même temps. -Un dessert? J'en meurs d'envie, une mousse au chocolat, ou plutôt non -un macaron café, ou même, même, allez -une tarte tatin servie chaude avec une boule de glace à la vanille... Orgasme gastronomique, wishfulthinking, et retour sur terre, non vraiment la tarte tatin ça fait p'tite vieille qui promène son caniche aux Tuileries. -Un dessert? Oh, non merci, ça ira. -Un café alors? Un café, ça fait femme active, ça, très bien, le café. Oh oui, excellente idée. Un expresso, s'il vous plaît.
On se quitte. Il me laisse sa carte. Un sourire... C'est oui.
Bon. Plus que cinq mois ici à tenir, et après... Après, enfin.
Faudra que je me mette au hongrois.
Dans l'immédiat, je me suis brouillée à la vie à la mort avec un prof (cling! trois crédits en moins!), New York m'a snobée, je suis à bout de souffle, plus tue-l'amour tu meurs, fatiguée, somniférisée, caféinée, stressée. Et mes exams arrivent lundi.
Mais j'ai des amis fabuleux. To those concerned: merci, juste.
[Schubert. Der König in Thule.] January 30 Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé, ...Dis, pourquoi tu t'habilles déjà comme le cadre que tu seras dans 10 ans?
Pourquoi tes chemises à rayures blanches et bleu clair?
Pourquoi tes pulls en cachemire col en V?
Pourquoi tes pantalons de velours côtelé?
Pourquoi tes mocassins de cuir marron?
Dis, pourquoi tu parles comme un député au journal télévisé?
Pourquoi tu parles politique si fort sur le trottoir?
Pourquoi tu fais autant de gestes avec tes mains?
Pourquoi tu ris même quand ça n'est pas drôle?
Pourquoi tu interromps les autres tout le temps?
Pourquoi tu es si sûr d'avoir raison?
Dis, pourquoi tu as leMonde.fr en page d'accueil?
Pourquoi tu ne cesses de verrouiller-déverrouiller ton Nokia?
Pourquoi tu poses ton duffle-coat beige sur le porte-manteaux du prof?
Pourquoi tu as décidé un jour que tu ne pouvais plus te passer de tes Marlboro?
Pourquoi tu prends un café plutôt qu'un chocolat?
Un mac plutôt qu'un PC? Le Figaro plutôt que Libé?
Dis, pourquoi t'es si pressé de ressembler à ton papa?
[Johnny Cash - I walk the line.] Bitter Sweet SymphonyNew Delhi m'a éjectée comme une pauvresse, je ne suis même pas pré-sélectionnée, moi et mon CV d'enfer, rien, niet popov. Je suis vexée comme un pou. Les chiens. La faute aux masters en lice, à foison qu'ils étaient. Je ne ferai jamais le poids face aux masters, trop plante verte, trop mini-jeunette, trop pas crédible. On ne se présente pas aux portes de la forteresse quand on a dix-neuf ans. Et les seigneurs qui me regardent, d'en haut, souriants. Vas-y, descends un peu pour voir, que j'aille te flanquer une tripotée, et pas pour rire, tronche d'empeigne.
We are young, we run green,
Keep our teeth, nice and clean,
See our friends, see the sights, feel alright
Jeudi, entretien pour Budapest. J'aurai la frite et le verbe facile, cette fois. Il faudrait que j'investisse dans le tailleur. Gérard Darel, comme ces filles à Sciences Po, tip tap tip tap dans les escaliers, veste qui tombe parfaitement sur le bas des fesses, pantalon impeccablement coupé, c'est ta maman qui fait l'ourlet? Et leurs cheveux. Pas une mèche de travers, même quand ça drache (quand il pleut, Bérénice, quand il pleut, s'il te plaît, tu vas nous faire remarquer). Comment font-elles, les filles de Sciences Po? Quelquefois, j'en surprends une en train de se remaquiller au fond des toilettes. Un regard vers moi, et back to the mirror. Un coup de rouge sur les lèvres. Où est le problème.
We wake up, we go out, smoke a fag,
Put it out, see our friends,
See the sights, feel alright
En attente des réponses de Londres, New York et Pékin. Il me faudra définitivement un tailleur.
But we are young, we get by,
Can't go mad, ain't got time,
Sleep around, if we like,
But we're alright
Quand je vois tout le mal que j'ai pour décrocher du boulot pour un an, je n'ose même pas m'imaginer ma situation quand je devrai trouver un job, un vrai. Je mangerai des chocapics en survèt' sous ma couette à 15h, pour bien commencer la journée. Puis je passerai à la librairie du quartier pour acheter Aujourd'hui en France et voir comment tourne le monde, sans moi. Et Le Galibot, pour les petites annonces. Au souper, je me ferai des pâtes trop bouillies dans des paquets de 500 grammes. Avec les restes de chips de la veille. J'enverrai, dans les bons jours, mon CV, vestige de mes gloires passées. Je cliquerai sur le bouton "actualiser" de ma boîte mails. Je tressaillerai de bonheur en recevant les offres spéciales hiver de Sephora. Bonjour Bérénice! Aujourd'hui, profitez d'une offre exceptionnelle ---
Alors je penserai à toutes ces têtes de marketeurs, aux commerciaux, aux anciens de Finance & Strat' qui seront derrière tout ça. Ceux-là mêmes qui, dans un passé pas si lointain, louchaient sur ma copie le jour du QCM d'éco.
Got some cash, bought some wheels,
Took it out, 'cross the fields,
Lost control, hit a wall,
But we're alright
[Supergrass - Alright.] January 28 Le potentiel érotique de mon CVHier, à Beaubourg, derrière moi dans la queue, un jeune cadre dynamique. Il est venu "faire l'expo" -comme tout le monde. Il est venu avec deux-trois amis -comme tout le monde. Deux-trois amis de son genre. Même veste, même trentaine assumée, bientôt la même mèche grise sur le devant du front. Ils parlent boulot.
"On cherche une nouvelle recrue dans l'équipe... J'en ai vu une en entretien cette semaine... Un très bon CV, blindée de diplômes, la nana, doctorat et compagnie... Mais pas grand-chose niveau nichons, hein. J'pense que j'vais lui dire non..."
Quand je suis rentrée chez moi, le soir, j'ai regardé mon CV. Celui que j'envoie à la pelle ces jours-ci, que j'envoie à la pelle pour décrocher des entretiens, et peut-être, au bout, un stage d'un an, loin. Il est très bon, mon CV.
Mais mes nichons? Ils valent quoi, mes nichons?
[Johnny Cash. The man comes around.] [Dis-moi que tu m'embaucherais tout de suite, toi] |
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